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Bien faire et faire du bien

L’investissement responsable se décline désormais sous 3 angles : environnement, social et gouvernance. Loin d’être cantonnés à un effet de mode, ces critères deviennent clés pour les investisseurs. L’idée de fond est simple et pleine de bon sens : les entreprises soucieuses de l’environnement correspondent aux attentes actuelles des consommateurs et leurs modèles de gouvernance respectueux sont à même de produire une rentabilité de long terme. Vous avez dit cercle vertueux ?

L’ESG : de quoi parle-t-on ?

En 2004, l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a écrit aux PDG de 20 grandes institutions financières en les invitant à participer à l’initiative «Who Cares Wins»(1).

Le rapport, issu de leur participation avec le soutien de la Société Financière Internationale(2) et le gouvernement suisse, a cherché à intégrer l’environnement, des facteurs sociaux et de gouvernance (ESG) dans les décisions d’investissement.

Bien que l’ESG soit parfois assimilé à l’investissement socialement responsable (ISR), qui existe depuis plus longtemps, les deux concepts diffèrent sur certains points clés. L’ISR repose sur des considérations éthiques et morales et se base principalement sur des filtres négatifs, comme ne pas investir dans des domaines liés à l’armement ou aux énergies polluantes. L’ESG, a contrario, montre que les facteurs qui le sous-tendent guident les investisseurs vers les entreprises à plus forts potentiels de croissance. En résumé, les investisseurs ISR adoptent une position morale vis-à-vis de leurs investissements et sont prêts à accepter des rendements plus faibles en conséquence, alors que les investisseurs ESG se concentrent sur la maximisation du rendement soumis à certaines contraintes. Il s’agit donc d’optimiser la rentabilité en observant certaines exigences plutôt que de limiter de manière absolue ses choix d’investissement.

Le paramètre environnemental correspond à l’impact d’une entreprise sur l’environnement et sa volonté de réduire les dommages potentiels qu’elle peut engendrer. Les groupes qui obtiennent de bons résultats dans cette catégorie tiennent compte des facteurs environnementaux dans leur processus décisionnel et se concentrent sur des problématiques telles que l’utilisation de l’énergie et son impact sur le climat, la production de déchets et la durabilité des produits. Au-delà de toute question éthique reflétant le désir des investisseurs de réduire leur impact environnemental, la motivation financière est aussi présente. En effet, la réglementation de plus en plus stricte représente une véritable menace pour les entreprises faisant fi des enjeux environnementaux.

Les facteurs sociaux évaluent les relations d’une entreprise avec sa communauté au sens large et mettent l’accent sur les progrès réalisés dans des domaines tels que la diversité, les droits de l’homme, la protection des consommateurs et des animaux. Non seulement les exigences légales en la matière sont beaucoup plus importantes qu’autrefois mais les facteurs sociaux sont également incontournables pour attirer et fidéliser les employés et les clients de qualité, ce qui encore une fois, aura un impact sur les résultats de l’entreprise.

La gouvernance concerne principalement la gestion interne de l’entreprise et la nature des relations entre les différentes parties prenantes, y compris les employés et les actionnaires. L’exigence de transparence permet d’éviter les conflits d’intérêts et les coûts liés aux litiges internes. Une bonne gouvernance d’entreprise étant elle aussi un élément important dans l’optique de retenir les employés à haut potentiel.

On estime aujourd’hui que 93% des 250 plus grandes entreprises mondiales appliquent les normes établies par la Global Reporting Initiative (GRI). Cet organisme indépendant aide les entreprises à évaluer leur impact sur le changement climatique, les droits de l’homme, la gouvernance et le bien-être social. Selon un rapport publié par Morningstar l’année dernière, les fonds ESG représentent désormais plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, contre 655 milliards en 2012. Le secteur s’est développé plus rapidement en Europe avec environ 630 milliards d’actifs contre 300 milliards aux Etats-Unis seulement.

L’investissement ESG : pourquoi un tel intérêt ?

Les fonds ESG sont de plus en plus populaires auprès des femmes et de la génération Y (individus nés entre 1980 et 2000), très sensibles aux questions environnementales notamment. Contrairement à la génération de leurs parents, les millenials prennent en compte tous ces facteurs dans leur processus de décision, de consommation et d’investissement. Ils arrivent aujourd’hui dans une tranche d’âge où les questions d’investissement apparaissent. Cette génération représente ainsi une opportunité naturelle et croissante pour les fonds ESG. Ceci combiné à l’obligation légale de prendre en compte l’impact des activités des entreprises sur l’environnement incite les grands groupes à se conformer aux normes ESG.

Le secteur de l’automobile est un très bon exemple de cette tendance où la demande des consommateurs et la pression légale poussent à une prise en compte croissante de l’environnement. Les récents scandales ont attiré l’attention du grand public et les foudres des autorités de régulation sur les grands groupes peu scrupuleux. Bilan des courses : la législation incite les constructeurs à développer leur offre de véhicules à faibles émissions, ce qui est grandement facilité par les innovations technologiques notamment dans le domaine des batteries.

Au coeur du débat sur les facteurs ESG réside une question fondamentale : la responsabilité des entreprises va-t-elle au-delà de l’intérêt de ses actionnaires ? Si la maximisation des profits à court-terme est l’objectif premier des actionnaires, les dirigeants doivent viser une croissance sur le long-terme, notamment grâce à l’innovation et aux tendances sociétales. Par ailleurs, il semble que l’image de l’actionnaire avide et peu consciencieux soit dépassée. Au-delà de leur statut de propriétaires d’une part de l’entreprise, les actionnaires sont des individus eux-aussi de plus en plus concernés par les questions environnementales et par la manière dont l’entreprise traite ses employés.

Enfin, les récents scandales financiers ont montré que la poursuite aveugle du profit à court-terme peut amener les entreprises à dépasser la limite de ce qui est légalement ou moralement acceptable. Les amendes colossales ajoutées au risque de réputation ont amené les grands groupes à repenser en profondeur leur culture d’entreprise. Bons sentiments ou nécessité économique ? C’est une autre question.

Si pour beaucoup d’investisseurs, la thématique ESG ne représente rien de plus qu’une nouvelle catégorie d’actifs « à la mode » ou d’application de principes moraux à la finance, il semblerait que cela aille bien plus loin. Les entreprises qui adhèrent à ces préceptes sont les plus susceptibles d’être mieux préparées aux défis futurs posés par les questions environnementales, les évolutions de la réglementation et les nouvelles technologies. En ce sens, ils servent de critère pour déterminer quelles entreprises surpondèrent dans les portefeuilles d’investissement et celles à éviter. Cela donne également aux investisseurs plus de latitude pour agir conformément à leurs valeurs morales. Qu’on le veuille ou non, la thématique ESG va rester dans le paysage.

(1) Citation pouvant être traduite par « Celui qui se préoccupe gagne »
(2) Organisation du groupe Banque Mondiale (SFI ou IFC en anglais)
Article traduit de Peter Dixon, économiste Commerzbank and Markets

Article tiré du magazine Strike 201 / avril 2019

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