L'analyse

La liquidité pousse les valorisations

Le virage à 180 degrés de la FED a créé un véritable choc dans la trajectoire des actifs financiers. En pleine déprime fin 2018, les investisseurs en possession de liquidités abondantes intensifient les initiatives acheteuses depuis le début d’année. Cet afflux de cash se déverse sur les actifs à risques. Conséquence directe, les indices boursiers se sont envolés pour retrouver des valorisations globales en adéquation avec les taux proches de zéro.

Les entreprises aux portes de la bourse veulent profiter de ce climat d’euphorie pour faire leurs premiers pas en plaçant une partie de leur capital sur des niveaux de valorisation plus ou moins ambitieux.

Uber fait partie de celles-ci. L’introduction va se faire prochainement pour lui permettre de lever environ 10 milliards de dollars et de s’insérer dans le cercle très fermé des licornes cotées en Bourse. Loin d’avoir une profitabilité attrayante, la compagnie de chauffeurs privés fait état pour 2018 d’un chiffre d’affaires de 11 milliards de dollars pour 3 milliards de déficit opérationnel, soit 10 milliards de pertes cumulées depuis 2016.

La fourchette de prix proposée pour l’introduction devrait la valoriser d’une centaine de milliards. Étonnamment, le prospectus de l’IPO explique clairement qu’aucun bénéfice n’est à prévoir sur les prochains exercices. En profitant de l’expérience de Lyft, les ambitions d’Uber ont néanmoins fait l’objet d’une révision baissière car son concurrent nouvellement entré en Bourse a vu son cours se dégrader de 22 %. Un avertissement au débordement des valorisations sans limite. L’investisseur est averti. Il n’achète pas de la rentabilité mais de la croissance et une technologie disruptive. À chacun d’y mettre une valeur.

Le fait de négocier ses titres lui permettra de racheter d’autres entreprises par échanges de titres, nouvelle arme pour la croissance, ce qui ne serait pas possible sans cotation. D’autres licornes devraient arriver sur le terrain de la bourse. Slack (messagerie d’entreprises), Pinterest (partage de photos) et surtout Airbnb, préparent leur prochaine mise sur le marché.

Cet appétit pour les actifs se retrouve aussi du côté des émergents, lors de l’émission du premier emprunt international de Saudi Aramco. L’opération a attiré une demande estimée à 100 milliards de dollars pour une offre de 12 milliards de dollars. Pas surprenant lorsque l’on voit chaque jour les investisseurs démontrer leur appétence pour les dettes souveraines ou privées, générant ainsi des rendements infinitésimaux voire négatifs.

Autres prolongements du crédit facile, les rachats d’actions atteignent des records historiques. La majorité de la demande nette des achats provient de ces politiques d’entreprises visant à réduire leurs titres en circulation (les observateurs parlent de 80 %). L’objectif étant de créer artificiellement un renchérissement du bénéfice par action, donc de leur valorisation, critère souvent utilisé pour les rémunérations variables de dirigeants de ces sociétés.

Pinterest, un des candidats au marché, clamait que ses membres « venaient chercher l’inspiration », il convient d’espérer que les investisseurs les imiteront afin de sélectionner les futurs dossiers gagnants et d’éviter ainsi une bulle généralisée… comme il y a 20 ans.

Patrick Rejaunier

Article tiré du magazine Strike 202 / mai 2019

Abonnement Strike Magazine
Strike Magazine

Pour recevoir chaque mois Strike, le magazine des produits de Bourse Commerzbank

Abonnez-vous gratuitement