EN PRIVÉ

Secteur des médias : des acteurs cotés en perpétuelle adaptation

La trêve estivale réserve parfois quelques surprises aux investisseurs. Aux actionnaires de Vivendi, par exemple, qui ont vu le titre du groupe de communication détenu par Vincent Bolloré s’envoler, le 18 juillet dernier, de 13,3 % ! En effet, la décision de l’Autorité des marchés financiers (AMF) considérant que Vincent Bolloré devrait déposer un projet d’offre publique de retrait (OPR), dans un délai de six mois, sur les titres Vivendi qu’il ne contrôle pas, a été bien reçue par le marché. « Une décision bienvenue de l’AMF, qui améliore un dossier d’investissement déjà très attrayant » estime le cabinet d’analyse Alphavalue.

En décembre 2024, Vivendi a été scindé en plusieurs entités distinctes : si les titres de la holding Vivendi (Gameloft ainsi que des participations stratégiques dans Universal, Lagardère et autres entités) et ceux de Louis Hachette (édition) restent cotés à Paris, les actions Canal+ (médias) se négocient désormais à la Bourse de Londres (+22,5 % depuis le début de l’année*) et celles d’Havas (publicité) à Amsterdam. Le but de l’opération ? Clarifier l’organisation de la galaxie Vivendi pour gagner en lisibilité et répondre au mantra des marchés qui plébiscitent davantage les « pure players » que les conglomérats fourre-tout regroupant de multiples entreprises appartenant à des secteurs différents.

Au premier semestre 2025, Canal+ a publié un chiffre d’affaires en recul de 3,3 % à 3,1 milliards d’euros et une marge opérationnelle ajustée de 8,0 % (vs. 9,9 % un an plus tôt). Pas de quoi pavoiser ! Pourtant, le groupe audiovisuel confirme ses prévisions d’une hausse de son Ebita en 2025, autour de 515 millions d’euros (vs. 503 millions en 2024). D’ici le 8 octobre, Canal+ devrait boucler l’acquisition de MultiChoice, un opérateur sud-africain. Canal+ compte près de 27 millions d’abonnés à travers le monde et plus de 400 millions d’utilisateurs actifs mensuels sur ses plateformes de streaming vidéo. Avec StudioCanal, Dailymotion (plateforme vidéo), la société de production et de distribution Thema, Canal+ s’affirme également comme le premier opérateur de télévision par abonnement dans 19 pays d’Afrique francophone.

Quarante années après son lancement, Canal+ est ainsi devenu un acteur incontournable des médias en Europe et en Afrique et compte plus d’abonnés à l’international qu’en France. Pourtant, la partie était loin d’être gagnée quand Maxime Saada a pris les rênes de la chaîne cryptée, malmenée par l’irruption de Netflix dans les foyers français, d’abord comme directeur général en juillet 2015 puis comme président du directoire du groupe à partir d’avril 2018. Mais Canal+ a réussi à se faire une place au soleil, en relançant le développement international et en proposant notamment des « packages » combinant offre maison et celle d’autres plateformes de streaming.

Partenariat exclusif entre TF1 et Netflix à partir de l’été 2026

Moins présent hors de France que son rival Canal+, le groupe TF1 (TF1, TMC, TFX, LCI etc.) a publié un chiffre d’affaires semestriel stable à 1,1 milliard d’euros et une marge opérationnelle courante à 11,9 % (vs. 11,7 % au premier semestre 2024). Des résultats supérieurs aux prévisions des analystes et bien accueillis par le marché dans l’environnement actuel (+6 % le 29 juillet) alors que le groupe a confirmé ses objectifs 2025. TF1 a annoncé, le 18 juin dernier, un accord de distribution avec Netflix. Un partenariat inédit au niveau mondial car le géant américain n’avait jusqu’à présent jamais ouvert sa plateforme à un autre opérateur. À l’été 2026, les abonnés de Netflix pourront ainsi accéder aux programmes des cinq chaînes du groupe TF1 et de sa plateforme TF1+ sans avoir à quitter l’environnement Netflix. Une aubaine pour le groupe de médias français et qui permettra à Netflix d’enrichir son offre en contenus sportifs et programmes en direct. L’action TF1 gagne 15 % depuis le début de l’année*.

Quant à M6 (M6, W9, Téva, Gulli, RTL, Fun Radio, etc.), troisième groupe français de télévision derrière TF1 et France Télévisions mais premier groupe de radio privé, il a vu son chiffre d’affaires reculer de 3,7 % au premier semestre à 632,7 millions d’euros en l’absence d’évènement sportif majeur depuis le début de l’année (Euro 2024 l’an dernier). Sa marge opérationnelle est ressortie à 16,7 % (vs. 18,2 % un an plus tôt). L’action M6 Métropole Télévision s’adjuge 15 % depuis début janvier*.

Netflix : plus de 300 millions d’abonnés dans le monde

Le contexte général reste globalement difficile pour les groupes de médias français cotés qui doivent cette année acquitter une contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises et pâtissent de l’incertitude macroéconomique liée aux tensions commerciales avec les États-Unis. D’autant que ces acteurs font toujours face à la morosité du marché publicitaire ainsi qu’à la concurrence des plateformes de streaming américaines. Cela fait maintenant plus de dix ans que Netflix a débarqué dans les foyers français, à partir de septembre 2014, et modifié en profondeur le rapport qu’entretiennent les Français avec la télévision et la consommation de films et de séries. En décembre 2024, la plateforme américaine comptait plus de 300 millions d’abonnés à travers le monde. En France, la barre des 10 millions d’abonnés a été franchie en 2022 et si la plateforme ne publie plus ses chiffres d’abonnés par pays, elle garde son leadership devant Canal+, Prime Video (Amazon), Disney+ (Walt Disney Company) ou Apple TV+ (Apple).

Depuis 2014, Netflix a produit plus de 400 films, séries et documentaires français, permettant à la plateforme américaine de s’affirmer ainsi comme un acteur de premier plan de financement des productions hexagonales. La série « Lupin » avec Omar Sy, la production française qui a rencontré le plus de succès sur Netflix, se hisse en troisième position des séries les plus populaires de la plateforme derrière « La Casa de Papel » et « Squid Game ». Après un passage à vide en 2022, Netflix a réussi à redresser la barre en luttant contre le partage de comptes et en redéfinissant son offre, en proposant notamment un abonnement moins cher avec publicité.

Au deuxième trimestre 2025, le géant américain a signé des résultats solides : chiffre d’affaires en hausse de 16 % à 11,1 milliards d’euros et marge opérationnelle à 34,1 % (vs. 27,2 % un an plus tôt). Le groupe a revu ses prévisions à la hausse pour l’exercice 2025, profitant tout à la fois de la croissance du nombre de ses abonnés et de ses recettes publicitaires ainsi que de l’affaiblissement du dollar par rapport aux autres devises. La plateforme continue d’innover (retransmission d’évènements sportifs en direct, partenariat avec la NASA etc.) et teste actuellement un outil d’intelligence artificielle (IA) générative pour mieux aiguiller les abonnés sur le type de programme qu’ils souhaitent voir. En Bourse, l’action Netflix bondit de plus de 34 % depuis le début de l’année*.

Si l’irruption des plateformes a changé la manière de « consommer » la télévision, elle n’a donc pas pour autant « tué » les chaînes traditionnelles. Il y a en effet de la place pour tous les acteurs des médias : chaînes gratuites et plateformes de streaming payantes. À condition que ces groupes parviennent à renouveler suffisamment leur offre. Dans un climat concurrentiel exacerbé, la difficulté de l’enjeu est à la fois de continuer à attirer les annonceurs, en particulier pour les chaînes gratuites ainsi que les téléspectateurs dont le budget est contraint et qui ne peuvent multiplier à l’infini les abonnements aux plateformes payantes.

Julien Gautier
Responsable éditorial – Agence Fargo-Sachinka, 8 août 2025

* Cours Boursorama, 8 août 2025 en clôture