EN PRIVÉ
Entre l’IA et les marchés, la lune de miel se prolonge
Les déclarations alarmistes autour du développement fulgurant de l’intelligence artificielle (IA) se multiplient et peuvent jeter le trouble auprès des investisseurs. Pas suffisamment toutefois pour freiner jusqu’à présent la croissance boursière des grandes valeurs technologiques américaines lancées dans des programmes d’investissement considérables.
Il aura suffi, mi-septembre, de quelques séances de flottement, voire de correction des valeurs « techs », pour que certains analystes pressés en concluent un peu rapidement que l’engouement des investisseurs autour de l’IA touchait à sa fin. Dario Amodei, le directeur général d’Anthropic, venait d’appeler les entreprises du secteur « à ralentir le rythme auquel elles améliorent les capacités de leurs modèles ». Surtout, il n’avait pas hésité à alerter sur une possible prise de contrôle d’internet par des agents d’IA en mesure de « causer potentiellement des centaines de milliards de dollars de dégâts ». Un appel d’autant plus marquant que le patron d’Anthropic (Claude) a été relayé par deux personnalités de premier plan de ce petit monde : Sam Altman, le patron d’OpenAI (ChatGPT) et Elon Musk qui a lancé SpaceXAI en 2023 et dont le produit Grok est la solution d’IA adossée au réseau X qu’il contrôle.
D’autres observateurs affichent leur scepticisme. Et si les leaders américains de l’IA avaient intérêt à geler le marché avec en toile de fond l’idée plus prosaïque de gérer leur avance, notamment sur leurs concurrents chinois ? Dans cette période incertaine, Wall Street s’interroge. En attendant un éventuel coup de frein réglementaire, les investissements considérables soutiennent les cours de Bourse qui intègrent des perspectives de croissance et de profits futurs pour lesquelles nous manquons encore de recul même si les multiples de valorisation ne permettent pas de confirmer l’existence d’une « bulle IA ». Des attentes élevées donc mais des risques potentiels de retournement en cas de trou d’air conjoncturel alors que la situation géopolitique et la montée des taux pèsent comme des épées de Damoclès au-dessus du ciel des investisseurs. L’IA va-t-elle suffisamment doper la productivité des entreprises au cours des prochaines années et répondre aux espoirs placés en elle ? En ce début d’automne, le marché achète un scénario toujours optimiste.
Les investissements massifs des « hyperscalers » américains
Lundi 21 septembre, les opérateurs ont bien accueilli la nouvelle selon laquelle Muse, l’agent IA personnel de Meta Platforms lancé début septembre outre-Atlantique, était désormais l’application la plus populaire de l’App Store américain, devant ChatGPT, Gemini et Claude. Cette nouvelle a littéralement enflammé le cours de Meta Platforms de 11,3 % en une seule séance (+13,7 % depuis le 1er janvier, +149 % en trois ans), preuve de l’extrême sensibilité des investisseurs au « newsflow » concernant l’IA. Le groupe piloté par Mark Zuckerberg devrait dépenser cette année de 130 à 145 Mds$ en mettant l’accent sur les infrastructures (115 Mds$). Il est vrai que les acteurs de la « big tech » américaine ont engagé des centaines de milliards de dollars de CAPEX pour développer leur écosystème IA. Microsoft, qui détient 27 % d’OpenAI (non cotée en Bourse) tout en distribuant Copilot, a prévu d’investir cette année 175 Mds$. De son côté, Alphabet (maison-mère de Google, par ailleurs concepteur de Gemini) prévoit de dépenser de 180 à 190 Mds$ en 2026. Des montants à la mesure de la puissance financière de ces groupes aux budgets quasi-illimités.
Selon une étude de S&P Global, les cinq grands « hyperscalers » répertoriés (Alphabet, Amazon, Meta Platforms, Microsoft et Oracle) devraient dépenser environ 750 Mds$ en 2026 dans les infrastructures IA, soit un montant équivalent à 38 % de leurs revenus. Par « hyperscaler », on évoque ces géants de la tech en mesure d’investir dans d’immenses data centers permettant de faire fonctionner les modèles d’IA (type ChatGPT, Claude, etc.) grâce à leurs infrastructures cloud (Google Cloud, AWS pour Amazon, Azure pour Microsoft, Oracle Cloud, etc.).
Or, l’explosion de ces investissements dans l’IA a accompagné l’envolée spectaculaire du fabricant de puces Nvidia qui a réussi à creuser l’écart avec ses concurrents (AMD, Intel, etc.) en s’arrogeant plus de 80 % de part de marché des GPU, ces processeurs graphiques ultrapuissants qui équipent les data centers. À l’origine, concepteur de puces graphiques pour l’industrie du jeu vidéo, l’entreprise basée à Santa Clara (Californie) offre l’avantage à ses clients d’offrir un environnement logiciel (CUDA) conçu comme un écosystème au service des infrastructures IA.
Les prévisions annoncées ne laissent guère de doutes quant à la poursuite de la croissance fulgurante de Nvidia : +70 % attendus pour l’exercice 2027-2028. Une croissance jugée toutefois « conservatrice » par certains analystes. Mais la puissance financière de Nvidia lui permet d’étendre sa toile. Ainsi, le concepteur de puces a investi 30 Mds$ dans OpenAI début 2026 et 10 Mds$ dans Anthropic fin 2025. Une stratégie opportune puisque ces derniers se fournissent en puces Nvidia pour faire tourner leurs modèles, contribuant à alimenter la machine à cash californienne. En Bourse, Nvidia progresse encore de 21 % depuis le début de l’année et de 434 % sur trois ans ! La capitalisation boursière de Nvidia pèse désormais plus de 5 000 Mds$, soit deux fois l’ensemble de celle du CAC 40 !
ASML, champion d’Europe de l’IA
Et l’Europe justement dans tout ça ? À première vue, le constat est implacable : pas d’OpenAI, d’Anthropic ou de Nvidia de ce côté-ci de l’Atlantique. Pas d’hyperscalers capables de rivaliser avec les géants américains qui construisent l’infrastructure de l’intelligence artificielle d’aujourd’hui et de demain. Pourtant, le monde de l’IA ne pourrait pas fonctionner sans l’entreprise néerlandaise ASML spécialisée dans la conception des machines de lithographie EUV (Extreme Ultraviolet). Des équipements stratégiques dont le prix de vente peut atteindre 400 M$ l’unité et qui sont vendus à TSMC, le fondeur taïwanais qui produit des puces pour le compte de tiers (Nvidia, Apple, etc.), Samsung Electronics, SK Hynix ou encore Intel, etc. Fort d’un deuxième trimestre solide, le fabricant néerlandais a relevé récemment ses prévisions pour l’exercice en cours : revenus attendus entre 43 et 45 Mds$ avec une marge brute comprise dans une fourchette de 54 à 56 %. À la Bourse d’Amsterdam, ASML s’envole de 66 % depuis le début de l’année (+176 % en trois ans).
À la Bourse de Paris, le fabricant de puces STMicroelectronics profite de son côté de l’engouement récent des investisseurs pour ce groupe franco-italien longtemps pénalisé par son exposition à l’industrie automobile. Un changement de perception dû à son positionnement stratégique dans les infrastructures des data centers. En 2026, STM devrait en effet réaliser environ 1 Mds$ de CA dans les data centers et plus de 2 Mds$ en 2027. Le titre a doublé depuis le 1er janvier : +102 % alors qu’il ne gagne que 12 % en trois ans.
Enfin, Schneider Electric s’affiche comme la grande entreprise du CAC 40 positionnée sur l’électrification des usages. Le groupe français profite de la course à l’IA qui conduit déjà à une hausse spectaculaire de la demande d’électricité, demande qui ne peut que s’accentuer au cours des prochaines années. Fin juillet, Schneider a revu à la hausse l’ensemble de ses perspectives pour l’année en cours et vise une croissance organique de son chiffre d’affaires comprise entre 10 et 13 % avec une marge d’Ebita désormais attendue entre 19,4 et 19,7 %. À l’instar d’ASML, Schneider Electric paraît être en effet l’un des acteurs européens les mieux placés pour profiter du boom des data centers. À Paris, l’action Schneider Electric affiche une hausse de 23,7 % depuis le début de l’année et de 87 % sur trois ans.
Julien Gautier
Responsable éditorial – Agence Fargo-Sachinka, 25 septembre 2026
* Cours Boursorama, 25 septembre 2026 en clôture

