EN PRIVÉ
Editeurs de logiciels et ESN européens : les investisseurs en proie au doute
La journée du 11 février 2026 restera comme un mauvais souvenir pour les actionnaires de Dassault Systèmes. Il a suffi que l’éditeur français de logiciels annonce un chiffre d’affaires 2025 de 6,24 Mds€ (+4 % à changes constants mais en deçà des prévisions) ainsi que des perspectives de croissance jugées décevantes pour l’exercice 2026 pour déclencher l’halali des investisseurs. En fin de séance, la sanction était impressionnante : -20,81 % ! Sur un an, l’action Dassault Systèmes décroche de près de 56 % alors que la marge opérationnelle est restée stable l’an dernier, un peu en dessous de 22 % (normes IFRS). Créé en 1981 par des ingénieurs de Dassault Aviation, l’éditeur français a connu une success-story prodigieuse grâce au déploiement de son logiciel Catia de CAO en 3D et qui se poursuit avec la plateforme logicielle 3DEXPERIENCE gérant en temps réel l’ensemble des données du produit. Mais l’irruption de l’intelligence artificielle (IA) vient bousculer à court terme le groupe technologique français et ses concurrents.
Les progrès fulgurants de l’IA laissent craindre, en effet, que la production instantanée de codes informatiques désormais à portée de clavier ne vienne « disrupter » ces entreprises dont le business model repose sur des abonnements (le fameux modèle SaaS, Software as a Service). La sortie en janvier d’un nouvel agent IA (Claude Cowork) développé par Anthropic, société spécialisée en IA et développée par des anciens d’OpenAI, a contribué à renforcer les inquiétudes des marchés. Chez les investisseurs habitués à raisonner en « mégatendances », l’affaire paraît entendue : ils vendent massivement le secteur des éditeurs de logiciels en Europe même si ces derniers adoptent l’IA dans leurs nouveaux produits, en attendant de l’industrialiser à grande échelle. En outre, les marchés semblent sous-estimer l’expertise technologique accumulée chez ces éditeurs en plusieurs décennies. L’impatience a pris le dessus.
Quelques jours plus tôt, le 29 janvier, SAP avait également subi une correction boursière de grande ampleur, dévissant de 15 % en une seule séance après avoir pourtant annoncé un chiffre d’affaires en hausse de 8 % en 2025, à 36,8 Mds€ et une marge opérationnelle de 28 %, mais les prévisions concernant le carnet de commandes dans le cloud ont déçu les investisseurs. Au cours des douze derniers mois, l’action de l’éditeur allemand chute de 40 %, une baisse du même ordre de grandeur que celle enregistrée par les éditeurs américains Salesforce (-41 %) ou Adobe (-43 %) alors que Microsoft et IBM ne cèdent respectivement que 4,5 % et 3,5 % sur la même période.
La consolidation du secteur au profit de quelques géants américains de la « tech » est-elle en marche alors que trois « hyperscalers » écrasent le marché mondial du cloud : AWS (Amazon), Microsoft Azure et Google Cloud, au risque de créer un oligopole qui s’étende aux éditeurs de logiciels ? Sur les places boursières européennes, l’ambiance « Stupeur et tremblements » domine en ce début d’année. Dans ce roman publié en 1999 (éd. Albin Michel), Amélie Nothomb dénonçait les hiérarchies sociales et la rigidité des mentalités dans le monde du travail au Japon. Cette fois, la stupeur des investisseurs rejoint celle des salariés.
Le secteur du conseil n’échappe pas à la défiance des investisseurs
Davantage que chez les éditeurs de logiciels, les conséquences sur l’emploi sont déjà visibles du côté des entreprises de services numériques (ESN) qui ne vendent pas des logiciels standardisés mais du conseil pour intégrer et gérer les projets IT au sein des entreprises. Or, les tâches les plus simples peuvent être d’ores et déjà confiées à l’intelligence artificielle. En septembre dernier, Julie Sweet, la nouvelle dirigeante d’Accenture avait défrayé la chronique en affirmant que l’intégration de l’IA devait entraîner le départ des salariés qui n’ont pas les compétences pour évoluer dans le nouvel environnement. En 2025, 12 000 postes ont déjà été supprimés. En clair, Accenture souhaite en profiter pour renouveler une partie de ses effectifs jugés « peu adaptables ». Cette mutation sans précédent devrait profiter en revanche aux salariés qui savent bien « prompter » alors que les projets dédiés à l’IA représentent désormais plus de 5 Mds€ du carnet de commandes d’Accenture, contre 3 Mds€ un an plus tôt. À l’instar des éditeurs de logiciels, le secteur du conseil souffre en Bourse. L’action Accenture a chuté de 45 % au cours des douze derniers mois.
De son côté, Capgemini a annoncé fin janvier la suppression « basée sur le volontariat » de 7 % de ses effectifs en France, soit 2 400 postes. Certes, le déploiement de l’IA ne serait pas directement en cause mais cette transition s’ajoute à une conjoncture maussade marquée par les tensions transatlantiques suite à l’instauration des droits de douane par l’administration Trump. Le leader français et européen des services numériques réalise près de 30 % de son chiffre d’affaires outre-Atlantique où il a finalisé en octobre dernier l’acquisition de l’américain WNS pour 3,3 Mds$ afin de se renforcer dans l’IA agentique. L’an dernier, Capgemini a vu son chiffre d’affaires progresser de 1,7 % à 22,4 Mds€ (marge opérationnelle à 13,3 %). Le groupe a dû récemment affronter la tourmente médiatique au sujet de son contrat avec la très controversée police de l’immigration ICE. La décision a été prise de vendre la filiale Capgemini Government Solutions (CGS) qui ne pèse que 2 % de l’activité réalisée dans le pays. Sur un an, l’action Capgemini décroche de 36 % alors que le titre du groupe de conseil en hautes technologies Alten abandonne 39 % sur la même période.
La quête d’une autonomie stratégique européenne
À terme, la dépendance des éditeurs de logiciels et des ESN européens aux géants américains de la technologie pose de sérieux problèmes de souveraineté qui justifient des rapprochements avec les rares acteurs européens de l’IA. Dès l’été 2024, Dassault Systèmes a signé un accord avec Mistral AI, le spécialiste français non coté de l’IA générative. Ainsi, Dassault Systèmes pourra intégrer à son offre produits les dernières innovations technologiques développées par Mistral AI. De son côté, SAP a également signé un partenariat en novembre dernier avec la licorne française pour « déployer à grande échelle des applications cloud souveraines, ainsi que des agents IA sécurisés et conformes à la réglementation ». En outre, le lancement d’un cloud souverain européen (alliance ESTIA regroupant Dassault Systèmes, Airbus, OVHCloud, Orange, Sopra Steria etc.), annoncé en novembre 2025, est prévu cette année.
Pour ces acteurs numériques du Vieux Continent bousculés par la puissance technologique américaine, le projet de tendre vers l’autonomie stratégique européenne pourrait à cet égard constituer une nouvelle frontière justifiant des investissements massifs. Ainsi, Sopra Steria est en négociations exclusives pour acquérir deux sociétés Starion et Nexova afin de créer « un acteur industriel européen de référence dans les services numériques souverains et sécurisés pour les secteurs du spatial et de la cybersécurité ». Or, le marché spatial devrait enregistrer une croissance annuelle à deux chiffres dans les années à venir et celui de la cybersécurité entre 5 et 10 %. Des perspectives qui n’émeuvent guère les investisseurs pour le moment alors que l’action du groupe informatique français abandonne 32 % en un an.
Les actionnaires des acteurs européens du logiciel et du conseil mangent leur pain noir en attendant des jours meilleurs.
Julien Gautier
Responsable éditorial – Agence Fargo-Sachinka, 20 février 2026
* Cours Boursorama, 20 février 2026 en clôture

