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« Stress » sur les marchés : le retour en grâce des valeurs défensives

Tensions géopolitiques, menaces sur la croissance et l’inflation etc., les hiérarchies boursières se bousculent au sein du CAC 40 depuis le début de l’année. Certaines valeurs défensives négligées par les investisseurs dans les périodes d’euphorie retrouvent les faveurs de ces derniers. 

Depuis le 28 février 2026, les marchés vivent au gré de l’évolution de la situation au Moyen-Orient et des déclarations de Donald Trump, soufflant en permanence le chaud et le froid. Un jour, un accord semble à portée de main, le lendemain, il s’en éloigne. Dans cette configuration de marchés difficile et volatile, marquée par la hausse des taux et la perspective d’un ralentissement de la croissance, les investisseurs sont contraints d’adapter leur stratégie. Même si les indices boursiers tiennent bon, certaines valeurs cycliques européennes, celles qui sont le plus exposées aux soubresauts de la conjoncture mondiale, accusent le coup. À commencer par le secteur du luxe, très sensible au moral du consommateur asiatique. Depuis le début de l’année, LVMH décroche ainsi de 27 %*, Hermès de 24 % et Kering de 20 %. Du côté des constructeurs, Stellantis et Renault abandonnent respectivement 31 % et 21 %. Si les difficultés du secteur automobile ne sont pas conjoncturelles, le contexte actuel n’arrange rien. Même l’avionneur européen Airbus abandonne 14,5 % !

En revanche, les investisseurs ont remis au goût du jour certaines valeurs défensives, mieux calibrées pour résister au stress général alimenté par la situation géopolitique. Trois secteurs sont particulièrement recherchés en Europe : les énergéticiens, les « utilities » (services aux collectivités) et les télécoms. Des analystes financiers les ont même baptisées les « WWW » pour « Whatever Weather Winners », ces valeurs qui tiennent le choc « par tous les temps », et surtout quand l’orage gronde. Précisons toutefois que ces actions « tout-terrain » n’englobent pas systématiquement toutes les valeurs dites défensives. Pour preuve, l’action Sanofi est dans le rouge en 2026 malgré une réputation établie de valeur défensive.

Energéticiens et « utilities » tirent leur épingle du jeu

Sans surprise, le déclenchement de l’attaque contre l’Iran a fait flamber les prix du pétrole. Dès le 12 mars, le baril de Brent dépassait le seuil des 100 dollars. Cette envolée des cours de l’or noir profite indubitablement aux actionnaires de TotalEnergies. Même si la major pétrolière française subit les arrêts de ses installations au Qatar, en Irak et aux Émirats Arabes Unis, le groupe a enregistré au premier trimestre un résultat net de 5,81 Mds$ en progression de 51 % alors que le consensus n’attendait qu’un bénéfice de 5,21 Mds$. 

Il est vrai que l’impact de la guerre a été largement compensée par une production d’hydrocarbures en croissance de 4 %. L’envolée des cours du brut permet en effet d’accélérer les projets d’investissement qui n’étaient pas forcément rentables avec un baril à 70 $. L’énergéticien français a les poches pleines et envisage d’effectuer jusqu’à 1,5 Mds$ de rachats d’actions au deuxième trimestre, contre 750 M$ au T1. Depuis le début de l’année, l’action TotalEnergies s’envole de 42 % et se hisse à la deuxième place provisoire du CAC 40. Valeur défensive de rendement, TotalEnergies affiche toujours une valorisation raisonnable avec un PER 2026 qui ne dépasse pas 9 contre 14,5 pour la major américaine Exxon Mobil.

Energéticien autant que « utility », Engie progresse de son côté de 21 % depuis le début de l’année. Le groupe a confirmé ses objectifs pour 2026 et prévoit un résultat net compris entre 4,6 Mds€ et 5,2 Mds€. Valeurs défensives par excellence, les « utilities » intéressent tout particulièrement les investisseurs dans les périodes troublées. En fournissant des services aux collectivités (énergie, eau, traitement des déchets etc.) via des concessions de longue durée, ces entreprises offrent une visibilité appréciable malgré un endettement structurel les exposant à la hausse des taux. Numéro un mondial des prestations de service à l’environnement, Veolia gagne 17 % après avoir confirmé ses objectifs 2026 marqués notamment par une croissance organique « solide » de son chiffre d’affaires et de l’EBITDA compris entre 5 et 6 %.

Regain d’intérêt pour les télécoms en pleine « opération SFR »

Sur le podium provisoire des meilleures performances du CAC 40 en 2026, on trouve STMicroelectronics qui n’est pas vraiment une valeur défensive mais bondit toutefois de 158 %. Son cas est un peu particulier. Si le marché avait lourdement sanctionné l’an dernier le fabricant de semi-conducteurs, « trop » exposé au secteur automobile, il fait désormais les yeux doux au groupe franco-italien, l’un des rares acteurs européens à profiter du boom des dépenses en puces électroniques destinées à faire tourner les modèles d’IA (le fabricant néerlandais ASML s’envole de 53 % depuis le 1er janvier !). En troisième position derrière STMicroelectronics et TotalEnergies, c’est bien une valeur défensive qui ferme la marche avec une hausse remarquée de 28 % : Orange. « Dans l’environnement actuel, Orange est solide et résilient, et notre exposition aux effets de la crise au Moyen-Orient limitée », commentait ainsi Christel Heydemann, la directrice générale de l’opérateur historique, lors de la publication des résultats du premier trimestre marqués par des ventes en hausse de 1,9 % à 10,1 milliards d’euros et le relèvement de l’objectif annuel d’Ebitdaal (l’indicateur clé du secteur) à plus de 3 %.

Pour les actionnaires individuels, Orange est pourtant typique de ces valeurs de rendement dont le cours se traînait désespérément depuis le début de la décennie (à moins de 10 euros fin 2024). À partir de l’an dernier, les investisseurs ont toutefois commencé à réviser leur jugement sur cette valeur défensive qui poursuit sa croissance sans bruit. Surtout, la perspective d’une consolidation du marché français n’est pas pour leur déplaire. En avril, un accord a été officialisé pour acter de la répartition des actifs de SFR entre les trois acquéreurs : 42 % pour Bouygues Telecom, 21 % pour Iliad (Free) et 27 % pour Orange mais pour l’heure, les négociations exclusives se prolongent entre les trois opérateurs et Altice (propriétaire de SFR). Une date butoir a été fixée au 5 juin. « Discussions constructives » selon un communiqué commun assurant qu’il n’y a aucune certitude que celles-ci aboutiront à un accord. « Pure-player » télécoms, Orange devrait en tout cas profiter, à l’instar de ses deux concurrents, du retour du marché français à trois opérateurs. Rappelons qu’Iliad, le groupe contrôlé par Xavier Niel, n’est plus coté en Bourse depuis 2021 et Bouygues, maison-mère de Bouygues Telecom, reste un conglomérat diversifié dans le BTP et les médias (+11 % en 2026).

Enfin, parmi les grandes valeurs défensives du CAC 40, il convient de mentionner Carrefour dont le cours progresse de 20 % depuis le début de l’année. Si la grande distribution est sensible à l’évolution du moral des ménages, ces derniers continuent de faire leur course, comme de payer leur forfait télécoms. Remplir son caddie n’est pas une option en période de ralentissement économique, contrairement à l’achat d’une automobile ou d’un article de luxe, dépenses discrétionnaires que l’on peut annuler ou repousser pour des jours meilleurs. Au premier trimestre 2026, Carrefour n’a pas constaté d’impact significatif lié à la guerre au Moyen-Orient. Son chiffre d’affaires a augmenté de 0,5 % à 21,1 milliards d’euros et les objectifs annuels ont été confirmés. En revanche, l’action Danone tousse (-19 %). Le groupe agroalimentaire, réputé défensif, a réalisé un premier trimestre de bonne facture (CA en hausse de 2,7 % à 6,7 milliards d’euros, objectifs annuels confirmés) mais souffre des difficultés du marché du lait infantile, notamment en Chine.

Julien Gautier
Responsable éditorial – Agence Fargo-Sachinka, 22 mai 2026

* Cours Boursorama, 22 mai 2026 en clôture